De taxe Tobin en TVA sociale, le président-candidat pioche des idées à gauche, sans décourager son camp sur l’essentiel. Mais seule l’amnésie des électeurs pourrait le sauver.
Quelle fascinante débauche d’énergie ! Nuit et jour, soir et matin, qu’il vente sur l’opinion ou qu’il neige sur les baromètres de popularité, Nicolas Sarkozy se démène. Alain Duhamel l’avait naguère comparé à Bonaparte. Il a fait sienne l’une des maximes du grand homme : « Activité, activité, vitesse ! »
Taxe Tobin, TVA sociale, transformation radicale de l’école : le vendredi avec Jeanne d’Arc, le lundi avec Angéla Merkel ; il ne se passe pas un jour sans que ce président en fin de mandat n’annonce une réforme qu’un nouvel élu en état de grâce hésiterait à lancer. Sarko-ci, Sarko-là : s’il était un barbier, ou un journal, il s’appellerait Figaro. Tout cela est souvent cosmétique, rhétorique, emphatique. Mais il faut aussi être sport avec ce tenant du titre plus pugnace que n’importe quel challenger : personne ne pourra dire qu’il fut un président soliveau.
Ses adversaires imputeront cette frénésie à la panique. Il est vrai qu’il est encore à la traîne. Même si l’écart se resserre, quand sonne la cloche du dernier tour, ce coureur de fond à l’allure de sprinter est largement distancé. Si l’élection avait lieu demain, il serait balayé. La mise en avant de la TVA sociale, réforme impopulaire s’il en est, ressemble même à un geste de désespoir. Mais c’est le dos au mur que les combattants sont les plus redoutables. Il faut donc décrypter cette offensive moins désordonnée qu’il n’y paraît : même en se débattant, le président calcule. Depuis au moins dix ans Nicolas Sarkozy pratique cette discipline très blairiste qu’on appelle la « triangulation ». Elle consiste, en peu de mots, à reprendre les idées de ses adversaires sans décourager ses partisans. Art difficile auquel se résume souvent le sarkozysme, cette pâtisserie fondée sur le chaud-froid et le salé-sucré. D’où l’apostasie soudain sur la taxe Tobin, hier vouée aux gémonies, aujourd’hui portée aux nues. D’où les incessantes incursions d’un Claude Guéant sur les terres du FN. D’où l’étrange palinodie qui a marqué l’affaire de l’entreprise SeaFrance, sauvée un jour avec force coups de menton, enterrée la semaine suivante. Et, en même temps, ce signe fort de connivence adressé au cœur de la droite libérale, avec une réforme de la TVA directement inspirée du Medef ou encore avec cette idée, si souvent célébrée dans l’establishment , qui consiste à organiser l’école comme une fédération de PME. On arrive ainsi à un pâté d’alouette : un cheval libéral, une alouette sociale.
La magie, si efficace en 2007, va-t-elle encore fonctionner ? Pas sûr, somme toute : elle repose sur l’amnésie. L’avalanche des réformes annoncées est surtout destinée à faire oublier un bilan difficile à défendre. L’occupation permanente de l’agenda médiatique a pour but d’éclipser l’adversaire, qu’on veut reléguer en fond de décor. Or, l’électeur, même en ces temps de fast news vite avalées, n’a pas tout à fait perdu la mémoire. Les adversaires du président, chacun dans son genre, présenteront plus lentement, mais peut-être plus sûrement, des projets alternatifs, qui s’écartent de la doxa conservatrice. L’opinion se souviendra forcément que le Sarkozy de 2007 avait poussé la triangulation jusqu’à faire une synthèse baroque entre Jaurès et Milton Friedman. Cinq ans après, le libéralisme mondial qui est le fond de sauce de cette étrange recette, a débouché sur une crise majeure : la synthèse sarkozyenne est inopérante. Si la gauche montre qu’elle ne se contente pas d’attendre les effets d’un rejet qui peut s’estomper, si elle ouvre une autre perspective dans la mondialisation, une perspective française, plus équitable, plus industrialiste, plus sociale et favorable à la croissance, l’élection est gagnée.
Source : Le Nouvel Observateur – Janvier 2012
